« La guerre des classes existe, c’est un fait, mais c’est la mienne, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la remporter. » Cette phrase, prêtée à Warren Buffett, ouvre l’essai de François Ruffin paru chez Fayard. Le livre s’appelle la guerre des classes, et il retourne un concept qu’on croyait réservé aux livres d’histoire.
Journaliste fondateur du journal Fakir, Ruffin ne théorise pas depuis un bureau. Il raconte, enquête, s’énerve. Son postulat tient en une phrase : la lutte des classes n’a jamais disparu, elle a juste changé de camp attaquant.
De quoi parle vraiment l’essai de François Ruffin ?
Le livre n’est pas un traité d’économie. C’est un pamphlet, écrit avec verve, parfois avec colère, toujours avec des exemples concrets. Ruffin y assume une position militante, loin de la neutralité académique.
Il s’appuie sur des reportages de terrain menés avec Fakir, le journal picard qu’il a cofondé à Amiens. Usines qui ferment, actionnaires qui s’enrichissent, salariés sacrifiés : le livre accumule les situations plutôt que les formules abstraites.
Le livre ne cherche pas à démontrer l’existence d’inégalités, il cherche à démontrer qu’elles résultent d’une stratégie assumée par une classe sociale organisée.
Cette nuance change tout. Ruffin ne parle pas de fatalité économique. Il parle de décisions prises, de choix politiques, d’une offensive menée consciemment.
Un titre qui inverse le rapport de force habituel
Dans l’imaginaire collectif, la lutte des classes évoque des ouvriers en colère, des grèves, des syndicats face au patronat. Ruffin renverse ce cadre. Pour lui, les dominants attaquent, les dominés subissent.
C’est un argument de poids dans son raisonnement. Il y a fort à parier que ce retournement explique en grande partie le succès durable de l’ouvrage auprès d’un public qui ne se reconnaît pas forcément dans les cercles militants classiques.
Pourquoi parler de guerre des classes au 21e siècle ?

Le concept de lutte des classes semblait appartenir au vingtième siècle. Pourquoi le faire ressurgir aujourd’hui ? Parce que les écarts de richesse n’ont pas disparu avec le mur de Berlin, répond Ruffin.
L’auteur insiste sur un point précis : la mondialisation économique a donné aux détenteurs de capitaux des leviers inédits. Délocalisations, dividendes, actionnariat : autant d’outils qui déplacent le rapport de force loin des usines et des syndicats. Cette évolution s’inscrit dans une période plus large, qui a vu la France passer des trente glorieuses à la mondialisation, bouleversant durablement l’équilibre entre capital et travail.
- La fermeture d’usines rentables mais jugées pas assez rentables pour les actionnaires.
- La pression sur les salaires au nom de la compétitivité internationale.
- La financiarisation croissante des grandes entreprises industrielles.
Ce panorama n’a rien d’un exercice académique figé. Il s’agit, pour Ruffin, de montrer que la bataille continue, simplement avec d’autres armes et d’autres visages.
Quel est le fondement marxiste de la lutte des classes ?
Comprendre le livre de Ruffin suppose de reprendre les bases posées par Karl Marx. Pour Marx, la société se structure autour de la propriété des moyens de production. Une classe possède usines, terres et capitaux ; l’autre vend sa force de travail pour survivre.
Ce rapport engendre selon lui un antagonisme structurel, pas une simple tension passagère. Les intérêts des propriétaires et ceux des travailleurs s’opposent par nature, puisque le profit des uns dépend de la modération des salaires des autres. Cette protection collective des travailleurs face aux aléas économiques trouve d’ailleurs une traduction concrète dans la création de la Sécurité sociale, née de l’ordonnance du 4 octobre 1945.
Ruffin reprend cette grille de lecture sans se revendiquer théoricien marxiste au sens strict. Il l’adapte à la France contemporaine, à ses actionnaires, à ses plans sociaux, à ses hauts salaires.
Ce que Ruffin garde, ce qu’il transforme
Il garde l’idée d’un affrontement structurel entre groupes aux intérêts opposés. Il transforme en revanche l’angle d’attaque : chez lui, l’initiative appartient aux riches, pas aux travailleurs qui tenteraient de se révolter.
Cette inversion est la thèse centrale de l’ouvrage. Elle permet de lire les plans sociaux, les stock-options ou les parachutes dorés comme des offensives, pas comme des conséquences mécaniques du marché.
Que vaut la lutte des classes aujourd’hui selon cette lecture ?
Place à la pratique. Que reste-t-il de ce combat dans la France actuelle ? Ruffin répond en pointant des mécanismes concrets plutôt que des slogans : actionnariat salarié marginal, pouvoir de négociation collective affaibli, concentration patrimoniale persistante.
Voici les terrains sur lesquels l’auteur situe le prolongement contemporain de cet affrontement :
- Les écarts de rémunération entre dirigeants et salariés de base.
- La capacité des grands groupes à arbitrer entre pays selon le coût du travail.
- Le poids des actionnaires dans les décisions stratégiques des entreprises cotées.
- L’accès inégal à la propriété, au crédit et donc au patrimoine.
Attention toutefois à ne pas confondre cet essai militant avec un ouvrage d’analyse scientifique neutre. La Guerre des classes de Ruffin ne cherche pas l’équilibre entre points de vue : il prend parti, et l’assume pleinement.
Un critère utile pour juger ce type d’essai : distinguer le fait rapporté (une fermeture d’usine, un licenciement) de l’interprétation politique qu’en tire l’auteur.
C’est un oeil critique à garder en lisant n’importe quel pamphlet, aussi convaincant soit-il. Les faits méritent d’être vérifiés séparément du discours qui les entoure.
Faut-il lire ce livre comme un document politique ou historique ?
Dernier point à clarifier avant de refermer le livre : son statut exact. Ce n’est ni un roman, ni un traité universitaire. C’est un objet hybride, accessible à tous, qui mélange reportage, pamphlet et prise de position.
Il ne faut pas non plus le confondre avec d’autres ouvrages portant un titre proche, comme 1914-1918, la Grande Guerre des classes, publié aux éditions Delga et consacré à la lecture sociale du premier conflit mondial. Les deux livres partagent un mot, pas un sujet.
Le texte de Ruffin fonctionne surtout comme une porte d’entrée. Il donne envie, à qui le lit, d’aller vérifier ailleurs les chiffres sur les inégalités ou de reprendre les textes fondateurs sur la lutte des classes. C’est sans doute sa plus grande réussite littéraire.
Retenez l’essentiel : la guerre des classes selon Ruffin n’oppose plus des masses ouvrières à un patronat anonyme, mais une minorité organisée à une majorité qui subit ses décisions. Gardez un esprit critique face au pamphlet, vérifiez les faits avancés, et reprenez au besoin les bases posées par Marx pour juger par vous-même. Ce livre se lit vite, mais il laisse des traces !
Questions fréquentes
Quelle est la base de la lutte des classes selon Karl Marx ?
Pour Marx, la société oppose structurellement ceux qui possèdent les moyens de production à ceux qui vendent leur force de travail, le profit des premiers reposant sur la modération des salaires des seconds.
Qui mène la guerre des classes selon François Ruffin ?
Ruffin inverse le schéma classique : ce sont les riches et les actionnaires qui mènent l’offensive, tandis que les travailleurs la subissent.
La guerre des classes de Ruffin est-elle un essai scientifique ?
Non, c’est un pamphlet militant nourri de reportages de terrain, pas un traité académique neutre.
Comment se manifeste la lutte des classes aujourd’hui selon Ruffin ?
Elle se traduit par les écarts de rémunération, les délocalisations, le poids des actionnaires et l’accès inégal au patrimoine.